Eradiquer les conflits, reconstruire la paix au sein de la communauté : le rôle de l'approche Sociothérapie!

Cette thèse n'est pas juste une présomption, un slogan. Elle n'est pas non plus un rêve mais plutôt une réalité. Cette réalité nous l'avons vécue, entendue et touchée dans cinq communautés locales dans les Territoires de Kabare et de Walungu en Province du Sud-Kivu à l'Est de la République Démocratique du Congo qui, après plusieurs années de crise et des conflits multiformes, ont retrouvé la paix et la stabilité pour s'occuper des actions communautaires.

En effet, ces communautés nous ont raconté qu'avant l'avènement de la Sociothérapie leur vie familiale et sociale était marquée par une crise multiforme dominée par les conflits fonciers, les violences domestiques, la haine, la jalousie et la violence. Selon elles, les causes de ces situations de conflictualité sont liées à l'abandon de l'Etat, les confusions semées par la loi foncière, le comportement irresponsable des autorités locales et les services étatiques, la malhonnêteté et l'immoralité des gens. En plus de ces raisons, la population a dit que certaines autorités coutumières se seraient transformées en fabricants des conflits pour (sur) vivre, ce qui a réduit la confiance en elles. Elles ont également estimé que les gens sont devenus très nombreux plus que l'espace disponible. Comme conséquence, les gens ont développé des conflits, surtout fonciers au point qu'ils se sont appauvris eux-mêmes avec des procès judiciaires interminables. Au lieu que les ménages travaillent pour le bien-être de leurs membres, ils ont malheureusement investi beaucoup d'argent pour alimenter des dossiers dans les cours et tribunaux et auprès de certains éléments de l'armée régulière, de la police et des agents des services de sécurité travaillant dans leurs milieux sans pour autant obtenir les résultats souhaités. Le dialogue n'avait plus de place, non seulement au sein de ces communautés mais aussi entre la population et ses dirigeants locaux, et bien entendu entre elle et les services étatiques. Les relations sociales étaient empoisonnées par les règlements des comptes au point que la société était devenue presque invivable. Les femmes, en plus de la situation qui touche toute la société, elles nous ont expliqué, qu'elles sont victimes de l'égoïsme masculin sous prétexte de la coutume. Elles subissent aussi les violences domestiques, l'exclusion par rapport à l'héritage ou dans les discussions sur les questions foncières, bref, elles accusent un faible taux d'accès aux services sociaux de base, à la sécurité humaine et aux ressources, d'une manière générale contrairement aux hommes.

C'est dans ce contexte que la Sociothérapie est donc arrivée en septembre 2007 dans ces communautés. Pendant sa dissémination par les facilitateurs, la Sociothérapie visait à agir d'abord sur les personnes de manière individuelle avant de toucher les groupes et les familles et donc toute la communauté. Au niveau individuel, la Sociothérapie cible l'esprit (intelligence), la conscience, les sentiments et les convictions. Les fréquentations régulières dans un Socio-group (groupe de Sociothérapie) permettent à la personne d'améliorer progressivement ses attitudes, dont les résultats influent sur son comportement aussi bien dans son groupe mais aussi au sein de sa famille et de sa communauté en général. A ce moment là, la personne transformée prend l'initiative d'aller rencontrer l'autre partie en conflit pour faire la paix sans être poussée par qui ce soit ou par un intérêt matériel quelconque, alors qu'avant chacun était cloisonné dans sa position. S'il s'agit d'une personne problématique dans son ménage, une fois en contact avec la Sociothérapie, elle est changée au point que son (sa) partenaire et leurs enfants sont souvent surpris du retournement à 180 degré du comportement du père ou de la mère, selon le cas. Ce nouveau mode de vie de la personne constitue donc une source de témoignage vivante du changement qui se traduit, entre autres, par des actes tangibles de réconciliation ou d'entraide mutuelle ou des actions communautaires autonomes au sein de la société et stimule d'autres personnes à adhérer dans la constitution de nouveaux Socio-groups et de changer, à leur tour, leurs manières de vivre jugées autrefois comme « nocives » pour leurs concitoyens. Ce qui est intéressant est que ces changements se font rapidement, tant au niveau personnel/individuel, pendant le séjour dans les Socio-groups qu'au sortir de ces derniers dans la vie en famille et en public. Les gens réalisent étonnamment qu'ils ne sont plus les mêmes, que leur vie a totalement changé mais ils ne savent pas exactement comment et quand est-ce que cela s'est produit. Au fait, cette situation reste dans le secret de la Sociothérapie qui est elle-même la vie, les choses que les gens vivent ou rencontrent au quotidien et qui donnent le sens à leur existence.

Le changement observé au niveau familial s'est traduit par la prise des initiatives de la part des maris d'associer leurs épouses dans la prise de décisions qui engagent leurs ménages. Quand il s'agit de dépenser les revenus financiers (salaire, vente des produits des champs…). Beaucoup de femmes nous ont affirmé avoir retrouvé pour la première fois, la sérénité et la stabilité dans leurs ménages. Grace à la Sociothérapie, elles ont commencé à participer dans des rencontres aux côtés des hommes, sans être marginalisées. Nous avons réalisé également que beaucoup de chefs locaux sont devenus des modèles dans leurs villages contrairement à ce qu’on pouvait l'imaginer avant. Autrefois, considérés par les paysans comme des fabricants des conflits fonciers, la Sociothérapie les a convertis en promoteurs de paix. Nombreux d'entre eux avaient même restitué des terres qu'ils avaient spolié aux familles victimes. Au niveau global, les changements individuels ont influé positivement sur l'environnement familial et sur l'ensemble de la société. On a constaté que tout le monde voudrait désormais vivre en paix avec tout le monde. La recherche ardente de la paix a entraîné la volonté de beaucoup de personnes de continuer à se réunir en des petits groupes pour rester ensemble et vivre les enseignements de la Sociothérapie. La jalousie et la haine ont diminué sensiblement et le langage des uns vis-à-vis des autres s'est amélioré positivement. On a observé également la multiplication des rencontres de paix qui mettent ensemble les hommes, les femmes et les jeunes pour engager des débats sur les enjeux aussi cruciaux comme les problèmes des terres. Dans ces genres des rencontres quelques principes directeurs de la Sociothérapie, tels que l'intérêt, l'égalité, la participation et la démocratie horizontale, dominent les débats. Les femmes ne sont pas des simples figurantes, leurs opinions sont prises en compte par les hommes. Signalons également que les chefs sont des modérateurs mais leurs voix ne sont pas donc prépondérantes par rapports aux autres.

Pour illustrer cette situation, Monsieur Birindwa Camunani, habitant de Nyangezi témoigne :Depuis 1986, j'avais un problème de dispute de propriété de terre avec notre voisin. A la mort de notre père en 1980, notre voisin s'était approprié notre champ prétendant qu'il aurait prêté à notre père de l'argent mais qu'il ne lui aurait pas remboursé. Sans écrit, il n'avait pas de preuve pour nous convaincre. De notre côté, nous n'avions pas aussi de papier à part le testament verbal. Ce champ litigieux était de plus ou moins 2,5 hectares. Parmi les 6 témoins qui étaient là lorsque notre père avait eu ce champ, 4 d'entre eux étaient déjà morts et deux autres avaient changé la face. En 1986, j'avais porté plainte au tribunal contre notre voisin, mais l'affaire ne faisait que rebondir sans qu'elle ne soit tranchée définitivement. Nous avons parcouru tous les cours et tribunaux à la recherche de solutions. A Nyangezi, à Walungu, à Uvira, à Kavumu et à Bukavu. Les organisations des droits de l'homme et les églises avaient essayé de nous rapprocher mais sans y arriver. J'ai personnellement dépensé de l'argent, bien au-delà de la valeur de ce champ en conflit mais sans succès .... Il en est de même notre voisin. Heureusement que la Sociothérapie est venue chez nous en 2007. Au début, j'avais hésité, car nous avions dans le passé contacté plusieurs Associations, les églises et même les chefs locaux mais ils n'avaient pas résolu le problème. Finalement en 2008, ma femme m'avait intéressé. Par amour envers elle, j'avais accepté d'adhérer dans l'un des groupes de Sociothérapie dans mon village, sans savoir ce qui allait nous arriver après. Ma curiosité de savoir qu'est ce se passe dans les groupes de Sociothérapie m'emmena dans un même groupe que notre voisin par hasard.... Pour me résumer, les enseignements donnés nous ont interpellé tous et par la suite, j'avais proposé à mon épouse que nous abandonnions ce terrain au profit de notre voisin mais par surprise, c'est lui qui était venu avec sa femme et son fils aîné nous voir à la maison, chose qui était inimaginable dans les jours passés. Il avait d'abord remercié celui qui avait emmené la Sociothérapie chez eux (l'IFDP) en disant que c'est grâce à cette approche qu'il a pris conscience du tort qu'il nous avait causé pendant plusieurs de 21 ans. Et pour finir, il a demandé pardon solennel et a restitué, sur le champ, notre terrain. Nous avons partagé ensemble la nourriture et la boisson en signe de réconciliation et depuis 2008, jusqu'aujourd'hui, nous vivons en bonnes relations ». Interview réalisée en juin 2010 par l'équipe de l'Evaluation externe.

Le cas de Monsieur Birindwa Camunani et son voisin n'est pas singulier. Ils se comptent par centaines des milliers des ménages paysans, sinon plus ou moins 75% des populations rurales à l'Est de la RDC qui sont plus ou moins dans la même situation, leur cadre de vie s'est amenuisé et constitue (en grande partie) la cause de leur pauvreté.

La Sociothérapie a réussi à éradiquer les conflits, là où les églises, les associations de développement et les cours et tribunaux avaient échoué. Des vieux conflits (y compris ceux qui avaient déjà pris plus de 40 ans) ont été résolus définitivement par les villageois eux-mêmes. Grâce à la Sociothérapie, les communautés ont été dotées des capacités de résolution des conflits elles mêmes sans recourir à la médiation extérieure. C'est sous angle qu'il faut voir la mise en place des conseils des villages appelés GRF (Groupes de Réflexion sur les questions foncières). Actuellement, il existe au total 130 GRF dans les Territoires de Kabare et de Walungu au Sud-Kivu. Les populations font confiance en ces structures. Tous les litiges fonciers y sont présentés, car elles savent que les membres des GRF ne sont pas là pour trancher ni se pencher d'un côté ou de l'autre. Ils sont neutres et facilitent les parties de trouver la solution basée sur la démarche « gagnant-gagnant ». En plus, les GRF ne sont pas des tribunaux et aucune partie ne dépense son argent, car les services sont gratuits. Plus de 1850 cas des conflits fonciers (limites des parcelles, propriété, double vente, etc.), dont celui qui avait opposé Monsieur Birindwa et leur voisin.

De même, des milliers d'autres foyers (ménages) ont trouvé des remèdes pour d’autres malaises sociaux qui les gangrènent, à part les conflits fonciers. C'est ce qui justifie le caractère multi-fonctionnel de l’approche Sociothérapie. A ce sujet, Mr Félix Burume, habitant du Groupement de Mumosho (Territoire de Kabare, Sud-Kivu) témoigne ce qui lui était arrivé pendant presque deux décennies (1989-2008) : "Je suis marié et père de 8 enfants. J'ai fait souffrir ma femme et mes enfants durant plusieurs années. A chaque saison des récoltes, j'entrais dans le grenier familial à l'absence de ma femme et je prenais deux ou trois paniers des haricots ou manioc, ça dépend, et j'allais souvent les échanger contre la bière ou de l'argent que je dépensais chez les prostituées. Je buvais et faisais boire mes amis jusque très tard dans la nuit, sans penser, à aucun instant que je dépouillais ma famille et la rendais pauvre. Ma femme devrait veiller jusqu'à ce que j'arrive, parfois avec les enfants. Si j'étais tôt à la maison c'était à 22h. Et lorsque j'y arrivais très enivré, personne ne pouvait ouvrir sa petite bouche. Je profitais pour demander le rapport de la journée, une manière pour moi de voir si la question du vol des récoltes allaient être soulevée. Avant même que ma femme ne finisse à me raconter comment on a encore volé deux paniers de manioc, je réagissais en disant que ca devrait être mes jeunes garçons qui commettaient souvent ces vols. Le lendemain matin, ma femme s'en prenait directement à eux et moi, je feignais comme si l'affaire ne me concernait pas directement. Le lendemain, encore je recommençais mon sale job. Finalement, ma femme décida de cacher les paniers dans le plafond sans que je ne le sache. Mais pendant ce temps, j'avais commencé à fréquenter le groupe de Sociothérapie sur invitation de mon ami Gustave, où on nous donne beaucoup d'enseignements. Pour lui, c'est l'outil "Fenêtre de JOHARI" divisée en 4 fenêtres qui l'a énormément aidé. En effet, La deuxième fenêtre de cet outil signifie que l'on est totalement ignorant de certains actes que l'on pose. Parfois, l'on croit qu'ils sont normaux pendant qu'ils nuisent plutôt à l'entourage et même à toute la société. Depuis que je fréquentais ce groupe, je commençais à rentrer très tôt à la maison. Ma femme et mes enfants ne me comprenaient pas jusque là. Selon eux, c'est peut-être que je rentrais tôt chez moi parce que je fouillais les dettes. Aussi, j'avais cessé de prendre l'alcool. Mais moi, je savais que ma vie était en train de changer. Pendant ce temps, les rats s'étaient multipliés partout à l'intérieur de la maison sans savoir pourquoi. J'avais alors acheté le « ratkill » pour les éliminer. Partout où il y avait une ouverture, j'avais placé un petit morceau de viande imbibée du poison contre ces rats. Beaucoup de rats étaient morts et on en avait ramassés partout mais deux jours plus tard, pendant que je fouillais partout pour chercher là où ma femme avait caché les paniers des récoltes, une odeur dégagée par des corps des rats en décomposition va me conduire jusque dans le plafond où étaient cachés ces paniers. Au lieu de m'en servir encore, j'avais commencé plutôt à réfléchir sur les raisons de la présence de ces paniers dans le plafond. Je m'étais dit que c'était à cause de mon comportement que ma femme les avait cachés à cet endroit là. Je les avais fait descendre tous, pendant que mon épouse était partie au marché. Ils étaient au total 15 paniers, dont 8 paniers de manioc, 4 paniers des haricots et 3 de sorgho. De retour du marché, ma femme avait trouvé ces paniers dans le grenier et questionné les enfants, ces derniers lui avaient dit que c'était Papa qui nous avait demandé de les déplacer. Après une petite discussion avec elle, je lui avais demandé de préparer vite à manger, car j'avais un message important à donner à toute la famille....J'avais insisté à ce que l'on mange ensemble toute la famille sur une même table. C'était une chose incroyable, parce que dans 30 ans du mariage, je n'avais jamais mangé ni avec elle ni avec nos enfants sur une même table. Après avoir mangé ensemble, j'avais expliqué que tous les paniers des récoltes qui disparaissaient, n'était pas l'œuvre de nos enfants mais c'était moi qui commettais ces vols. J'avais à cette occasion demandé pardon à tout le monde. Voulant savoir ce qui m'était arrivé : plus d'alcool, retour matinal à la maison, prise du repas du soir ensemble, discussion sur les projets de la famille... Bref, ils ont constaté que beaucoup de choses avaient changé dans moi. Je leur avais expliqué que c'était le groupe de Sociothérapie qui m'avait totalement transformé. Eux aussi s'étaient intéressés à ce médicament qu'est la Sociothérapie et avaient adhéré dans des nouveaux groupes. Il n'y avait pas que ma famille, même mes voisins, aussi mes collègues de service (parce que je travaille dans une plantation comme un Kapita) qui vivaient presqu'une vie comme la mienne, avaient tous intégrés des groupes de Sociothérapie. Eux aussi ont changé comme moi. Sans ce médicament, je serais déjà mort et enterré....". Interview réalisée en octobre 2012 par l'équipe de Suivi de l'IFDP.

Des centaines des milliers des ménages paysans vivent dans cette situation jusqu'aujourd'hui. Les conflits et les violences qui caractérisent leur vie quotidienne sont les conséquences du fait de vivre dans des conditions d'incertitude permanente. Ils ne sont pas protégés, ni par les autorités locales, ni par l'Etat, ni par la loi (justice). Leur société ne les protège pas non plus. Ils n’ont pas accès facile aux services sociaux de base (accès sécurisé à la terre, par exemple). Ils recourent parfois à n'importe quelle solution pour tenter de s'assurer d’un lendemain meilleur sans pour autant être surs de sa durabilité. Leurs ressources locales, notamment la terre, font l'objet de convoitise et les menaces viennent de partout même au sein de la communauté comme nous l'avons vu dans les sections précédentes. C'est pourquoi, cette incertitude les pousse souvent à choisir la voie de la violence parce qu'ils n'ont pas, des fois, d'autres options devant eux.

La Sociothérapie a offert à ces communautés encore la possibilité de faire la paix et de "réinventer" le quotidien. Elle a permis aux gens de reconstruire la confiance, de crever et de panser les blessures internes et a encore procuré à beaucoup de personnes, le goût de la vie. La Sociothérapie a transformé des milliers d'hommes et donné à des milliers des femmes désespérées, de l'estime de soi et de la dignité. Elle a, en plus, facilité leur resocialisation dans leur communauté jadis hostile. Contrairement aux us et coutumes d'exclusion à l'égard des femmes, la Sociothérapie, tout en ne créant pas un choc culturel, a permis à plusieurs milliers des femmes vulnérables d'avoir de la place et de l'espace pour participer activement, en tant membres à part entière, dans la vie publique.

le Responsable

Jean-Baptiste Safari Coordinateur de l'organisation IFDP en Congo RDC.


Donner une Réponse

Les dernières années

Notre Mission

Conscientiser, renforcer les capacités et les compétences ainsi qu’appuyer l’engagement constructif et des actions innovantes et propres qui sécurisent les droits des communautés locales y compris les droits des femmes et des peuples autochtones leurr permettant de participer, de contrôler et de bénéficer de leurs ressources naturelles, aussi bien la terre, la forêt et les mines dans une perspective d’améliorer leur cadre de vie et de renforcer la paix qui les rendent « médecins de leur propre guérison ».

Continue à lire